La Vallière tendit au mousquetaire sa main frêle et blanche

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La Vallière, d'Artagnan, LouisXIV
— Eh bien ! Louise, pour tous prouver combien je vous aime, je veux faire une chose : j’irai trouver Madame.
— Vous?
— Je lui ferai révoquer la sentence, je la forcerai…
— Forcer? Oh ! non, non!
— C’est vrai : je la fléchirai.
Louise secoua la tête.
— Je prierai, s’il le faut, dit Louis. Croirez-vous à mon amour, après cela?
Louise releva la tête.
— Oh ! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez ; laissez-moi bien plutôt mourir.
Louis réfléchit; ses traits prirent une teinte sombre.
— J’aimerai autant que vous avez aimé, dit-il ; je souffrirai autant que vous avez souffert ; ce sera mon expiation à vos yeux. Allons, mademoiselle, laissons là ces mesquines considérations; soyons grands comme notre douleur, soyons forts comme notre amour.
Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une ceinture de ses deux mains.
— Mon seul bien ! ma vie ! suivez-moi, dit-il.
Elle fit un dernier effort, dans lequel elle concentra, non plus toute sa volonté, sa volonté était déjà vaincue, mais toutes ses forces.
— Non ! répliqua-t-elle faiblement, non ! non ! je mourrais de honte !
— Non! vous rentrerez en reine ! Nul ne sait votre sortie… d’Artagnan seul…
— Il m’a donc trahie, lui aussi ?
— Comment cela ?
— II avait juré…
— J’avais juré de ne rien dire au roi, dit d’Artagnan passant sa tête fine à travers la porte entr’ouverte, j’ai tenu ma parole ; j’ai parlé à M. de Saint-Aignan, ce n’est point ma faute si le roi a entendu, n’est-ce pas, sire ?
— C’est vrai ; pardonnez-lui, dit le roi.
La Vallière sourit et tendit au mousquetaire sa main frêle et blanche.
— Monsieur d’Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un carrosse pour mademoiselle.
— Sire, répondit le capitaine, le carrosse attend.
— Oh ! j’ai là le modèle des serviteurs ! s’écria le roi.
— Tu as mis le temps à t’en apercevoir, murmura d’Artagnan, flatté toutefois de la louange.
La Vallière était vaincue ; après quelques hésitations, elle se laissa entraîner défaillante par son royal amant. Mais, à la porte du parloir, au moment de le quitter, elle s’arracha des bras du roi et revint au crucifix de pierre, qu’elle baisa en disant :
— Mon Dieu ! vous m’avez attirée, mon Dieu ! vous m’avez repoussée, mais votre grâce est infinie. Seulement, quand je reviendrai, oubliez que je m’en suis éloignée, car, lorsque je reviendrai à vous, ce sera pour ne plus vous quitter.
Le roi laissa échapper un sanglot. D’Artagnan essuya une larme.
Louis entraîna la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse, et mit d’Artagnan auprès d’elle. Et lui-même, montant à cheval, piqua vers le Palais-Hoyal, où, dés son arrivée, il fit prévenir Madame qu’elle eût à lui accorder un moment d’audience.

Extrait du Vicomte de Bragelonne, par A. Dumas père, publié dans Les Bons Romans, 1862.

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